EXPOSITIONJamais Rodin n'avait été si ouvertement érotique à la Fondation Gianadda. La 5e exposition autour de l'oeuvre du grand sculpteur devrait connaître une belle affluence.
Toute sa vie, un seul sujet a véritablement intéressé Rodin, le corps nu. Plus qu'un autre, Rodin était fasciné par le mystère de la sexualité féminine, par le sexe de la femme, origine de la vie, origine du monde... Plus qu'un autre, le sculpteur a sublimé cette obsession à travers la sculpture, et à la fin de la vie, le dessin. C'est cet aspect de l'oeuvre, toutes les expressions de l'érotisme de Rodin, que le Musée Rodin de Paris met en scène à la Fondation Pierre Gianadda. La fondation signe ainsi sa cinquième exposition Rodin depuis 1984. Avec le temps, la confiance s'est installée à tel point que Léonard Gianadda est même entré dans la commission des acquisitions du Musée Rodin en 2006.
Nadine Lehni, coauteure du catalogue de l'exposition et conservatrice du département des dessins au Musée Rodin, et Hélène Marraud, conservatrice des sculptures, ont accompagné les précieuses caisses de Paris à Martigny. Nadine Lehni a sélectionné 70 dessins dans le fonds du Musée Rodin qui en compte 6000, des dessins rarement ou jamais montrés. Fragiles, les dessins sortent au compte-goutte pour des expositions qui, depuis une dizaine d'années, tournent peu ou prou autour de l'érotisme de Rodin. Difficile en effet d'éluder le sujet à la vue de ces feuilles couverte de traits déliés où s'épanouissent des sexes écarlates, des couples de femmes enlacées, des nymphettes contorsionnées pour mettre en évidence leur intimité.
Dans les vingt dernières années de sa vie, Rodin consacre son temps à dessiner. Il abandonne presque complètement le modelage, sauf pour réaliser des portraits mondains de commande. Il se met à assembler des fragments de sculptures plus anciennes, mais passe surtout beaucoup de temps à dessiner. Chaque jour, un ou plusieurs modèles franchissent la porte de l'Hôtel Biron dans le Marais, là où aujourd'hui se trouve le Musée Rodin. Le sculpteur les dessine nues, «il n'est plus intéressé que par la nature», souligne Nadine Lehni. Auguste Rodin dessine comme on respire, sans regarder sa feuille, «sans mémoire». Il capte les attitudes, le mouvement du modèle qui circule librement dans l'atelier «dans un flux immédiat, sans passage par une image mentale». Souvent, Rodin reprend ses dessins, les décalque, leur donne un tracé régulier, fait glisser le crayon pour créer une souple ligne continue qu'il remplit parfois d'un léger lavis de couleur: «Il se révèle proche des Fauves. Dans ses nus, il y a du rouge, il y a du bleu. Il utilise la couleur pour mettre en valeur les formes.»
Nadine Lehni estime que le choc de sa rupture avec Camille Claudel, et à travers elle la découverte de l'érotisme du corps féminin, expliquent en partie cette fascination: «Rodin et Camille ont vécu une grande passion amoureuse, une symbiose renforcée par leur dialogue sur le métier.» Après le scandale et le refus de son Balzac (une version habillée, mais en robe de chambre!) par la Société des Gens de Lettres en 1898, Rodin avait toutes les raisons d'être dégoûté de la commande publique. Il se retire dans une oeuvre plus intime. Lui vivant, peu de visiteurs pourront voir ses dessins. Rodin n'a pas attendu le grand âge pour faire montre d'une liberté confondante. Dans sa sculpture, il n'a cessé de transgresser les tabous de son temps. «Sa passion pour l'humain», comme le relève Hélène Marraud, «l'a conduit à explorer le corps humain dans tous ses états». Le fil conducteur de tout son travail, ce serait «le corps nu, le corps sexué. Le corps est son seul sujet».
A sa mort, Rodin est célébré comme le plus grand sculpteur de son temps. Il reste celui qui a fait entrer la sculpture dans la modernité.
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