ISLAMLe Valaisan Grégoire Sommer, spécialiste des religions, évoque les enjeux pour notre pays du débat autour des minarets et des carrés musulmans dans les cimetières.
La question des minarets et des carrés musulmans dans les cimetières ne passionne pas que les cercles politiques. Elle interpelle aussi les chercheurs comme Grégoire Sommer. Ce Valaisan, qui défendra dans quelques semaines son doctorat en philosophie médiévale byzantine à l'Université de Genève, nous parle des enjeux - à l'intérieur même de l'islam européen - de la question des minarets et des cimetières musulmans. Pour ce spécialiste des religions, le débat doit en effet servir à poser des repères pour l'intégration des musulmans en Suisse.
Grégoire Sommer, pourquoi focaliser l'analyse sur les minarets ou les carrés confessionnels alors qu'il s'agit seulement de questions architecturales ou rituelles?
Car ils constituent deux éléments symptomatiques de la relation de l'islam à la Suisse et à l'Europe. Prenons l'exemple du minaret. Nous constatons qu'il n'est pas présent chez les premiers musulmans. On ne le trouve pas dans le Coran. Et il faut attendre l'an 660, avec probablement la mosquée de Bassora, en Irak, pour voir la première manifestation architecturale du minaret. Le minaret n'est d'ailleurs pas considéré de manière uniforme dans le monde musulman. Dans les mosquées d'Afrique, il n'y a souvent pas de minarets. Ailleurs, on peut trouver plusieurs minarets pour une même mosquée, comme la mosquée Selimiye à Edirne en Turquie. Dans d'autres cas encore, le minaret est séparé de la mosquée comme à Jam, en Afghanistan. Il faut savoir aussi que la racine «nour» du mot minaret en arabe signifie «lumière». Comme pour un phare, la fonction du minaret est donc de diriger. Mais le minaret n'est constitutif ni de la pratique religieuse musulmane ni de l'espace architectural fondamental de cette religion.
Vous dites que le minaret n'est pas un élément fondamental pour la pratique religieuse musulmane. Alors, pourquoi une revendication politique des musulmans à ce sujet dans notre pays?
Le premier ministre turc Erdogan, représentant d'un parti musulman présenté comme modéré par l'Occident, a déclaré: «Notre démocratie est uniquement le train dans lequel nous montons jusqu'à ce que nous ayons atteint notre objectif. Les mosquées sont nos casernes, les minarets sont nos baïonnettes. Les coupoles nos casques et les croyants nos soldats.»
Erdogan ne représente pas tous les musulmans.
Oui, mais sa déclaration est significative de l'appropriation politique d'un élément pourtant non constitutif de la pratique religieuse. L'islam occupe l'espace politique avec des thèmes qui ne sont pas forcément essentiels à son identité religieuse mais qu'il présente comme tels.
Mais les musulmans n'ont guère le choix. Ils doivent suivre leur tradition religieuse, y compris dans les rites funéraires, d'ailleurs...
Non. Je constate que l'islam admet la variabilité de ses prescriptions en fonction des circonstances. Le principe d'abrogation est d'ailleurs constitutif du Coran lui-même. La lecture des textes fondateurs et leur interprétation permettent à l'islam d'adapter ses comportements au cadre juridique auquel il désire adhérer. Il n'y a pas là d'ambiguïté si l'on considère l'histoire de l'islam. Cela veut dire que l'islam peut même fort bien s'adapter à la laïcité. De deux choses l'une. Soit l'islam s'ouvre sur le champ de l'interprétation. Soit il fait le jeu des fondamentalistes et bloque sa capacité à interpréter et à adapter les textes fondateurs de sa religion. Dans le cas des cimetières et des minarets, il y a chez certains une volonté affichée dans la revendication à barrer l'accès à l'interprétation. A qui profite cela?
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